Le jeu de fierges

 


Last updated: samedi 23 août 2014



Jeu de fierges, Aisling-1198

Jeu de fierges, Aisling-1198

(Dames (ancien jeu français à 64 cases, draughts (RU), checkers (USA))


Nombre de joueurs :             2


Matériel :

–         un échiquier (8×8) ;

–         12 fierges de chaque couleur.


But du jeu :

 Bloquer l’adversaire en lui mangeant

ou bloquant ses fierges.


Règles :

  

Au départ, les fierges sont disposées sur une seule couleur de cases, et remplissent ainsi 3 lignes de part et d’autre du tablier.


Chaque fierge peut se déplacer, en suivant les cases noires, d’une case en avant (vers une case noire adjacente située sur sa diagonale avant).


Une fierge au contact d’une fierge adverse peut la sauter s’il existe une case libre juste derrière. C’est la prise « à saute mouton » de l’alquerque.


Les fierges ne se déplacent et ne prennent que vers l’avant.


La prise multiple est possible.


La prise n’est pas obligatoire.


Une dame qui atteint la ligne de fond du camp adverse est promue en « roi ».1)

Le roi ne se déplace toujours que d’une seule case par tour, mais il gagne la diagonale arrière, et donc la prise, en arrière.


Le premier qui est bloqué a perdu.


Traces archéologiques :

Le jeu apparaît avec  :

  • des jetons du jeu de tables (12 pris parmi les 15, et 3 restants qui permettent d’empiler au-dessus des dames promues pour en faire des dames damées)2
  • sur un échiquier (avec une règle de promotion qui vient elle aussi des échecs)
  • avec des règles de capture de l’alquerque (prise en sautant, éventuellement multiple et non obligatoire).

Cette filiation du jeu est présentée par Jean-Marie Lhôte.

Joseph Brunet y Bellet3, Arie van der Stoep et Jean-Bernard Alemanni proposent une transition plus directe : on a joué à l’alquerque sur un échiquier. L’ajout d’une promotion achève la création de ce jeu.4


L’hybridation de ce jeu à partir du matériel de deux autres jeux déjà existants ne lui donne aucune singularité propre qui permettrait de le tracer sur le plan archéologique.

Sur le plan archéologique, il est impossible de dissocier des jetons de dame de jetons de tables.5 De même entre un damier et un échiquier. Il faut donc chercher une trace de l’existence du jeu, d’abord dans les textes. La plus ancienne est mi-XIIIe siècle (voir ci-dessous). Il est donc possible de présenter a posteriori certains jetons comme des jetons de dames :

  • Pions XIIIème, XIVème et XVIème du Musée National Bavarois de Munich6

 

Traces littéraires :

  • ibn Dihya (Al Andalus, 1149-1235),  relate dans son Kitab al -mutrib min ash’ar ahl al-Maghrib, conservé au British Museum, les écrits de ibn Sharaf dont son travail sur les jeux, et parmi eux, le jeu de farïsïa, ce terme désignant la reine du joueur utilisée comme dans le jeu d’échecs, (Murray 1951, 74)
  • Env.1243, Chronique rimée de Philippe Mousket, vers 23617-23620 : panégyrique de Philippe Auguste :

« Cis n’estoit mie rois de gas / Ne rois de fierges, ne d’escas… » (Murray 1951, 74)

  • 1369, Geoffrey Chaucer, Book of the Duchess :  “Thog ye had lost the ferses twelve…7
  • env 1380, Sir Ferumbras : « iew de dame »
  • XVe s., The Gest hystoriale of the destruction of Troy : plus ancienne mention des draughts en anglais:

« Mony gaumes were begonnen the grete for to solas.

The chekker was choisly there chosen the first,

The draghtes, the dyse, and other dergh gaumes »8

  • 1429 première mention de l’andarraya (Jeanneret & Depaulis 1999, 23);
  • 1454, poème de Juan de Mena à la cour de Jean II de Castille mentionne un jeu castillan « andarraya ».
  • 1452-1454, Juan de Lucena mentionne l’andarraya dans sa Vita beata. Ce jeu semble avoir marqué une transition entre l’alquerque et les dames à cet endroit. (Van der Stoep 2005,142-143)
  • gravure des “Sept sages de Rome”, imprimé à Genève en 1492
  • 1495, Diccionario romance en latin d’Antonio de Nebrija, indique que le mot Andarraya est nouveau : Andarraya, calculorum ludus, NOVUM. (Jeanneret & Depaulis 1999, 23, citant Jansen)

Dés les premiers traités en Espagne, un jeu à dame longue et prise obligatoire est décrit. Deux règles ont donc coexisté du XVe au XVIIe s.. (voir les règles espagnoles)

Pays dont le premier traité technique transmet ces règles correspondant aux actuelles dames anglaises et à l’ancien jeu français à 64 cases :


  • France, 1668, Le Jeu de dames, avec toutes ses maximes et règles tant générales que particulières, Pierre MALLET, (Murray 1951, 76-77; Jeanneret & Depaulis 1999, 19); cinq règles évoquées : plaisant, petit forçat,  forçat, à l’italienne et au Coquimbert mais rien des règles espagnoles, même pas la notation du jeu. (voir sur Gallica, 210-225 et 321-342)
  • Angleterre, 1688, The Academy of Armoury de Randle Holme (Jeanneret & Depaulis 1999, 18);
  • Italie, 1753, Il Giuoco pratico (Jeanneret & Depaulis 1999, 16)

Les règles de cette fiche semblent s’appliquer à la France (du XIIIe s. au XVIIe s.), à  l’Angleterre (du XVe s. à aujourd’hui) et à l’Italie (du XVIe s. au XVIIIe s.).


Actuellement, Jean-Marie Lhôte, Jean-Bernard Alemanni et Thierry Depaulis discutent les 4 premières mentions de Murray (en cela ils sont rejoints par Arie van der Stoep) et obtiennent une apparition du jeu à la fin du XVe siècle. Ils ont peut-être raison. Une profusion de documents apparaissent à compter de ce moment, mais nous pourrions dire, comme pour les autres jeux. Ce qui est surprenant, c’est cette discrétion du jeu de fierges. Nous pouvons cependant la comparer au Renard et poules. Lui non plus n’est pas mentionné dans les recueils de jeux médiévaux (Livre des jeux, Bonus socius) et n’est pas explicitement mentionné avant le XVe siècle. Il a pour lui la forme particulière de son plateau qui permet de le rechercher aussi archéologiquement.


Pour nous, la mention de la Philippide parle bien de deux jeux différents : escas et fierges.


Escas sont les échecs qui ont roi, dame et fierge (pion promu en dame mais le roi ne peut avoir qu’une reine, le pion devient donc une fierge) depuis le début du XIIe siècle du moins9.

Le roi d’un jeu de fierges pourrait être ce qui s’appellera plus tard, la dame damée10.

La promotion du pion en fierge, aux échecs, semble suffisante aux XII, XIII et XIVe siècles pour légitimer la possibilité de l’existence d’un jeu de fierges qui utilise lui aussi un système de promotion.La mention de Chaucer (voir note) de 12 ferses nous fait penser immédiatement au jeu d’alquerque et à l’ancien jeu de dames français du XVIIe siècle. C’est ce nombre 12 associé à deux grades, roi et fierge, qui nous fait associer à ce jeu les prémices des dames. Ce n’est pas l’étymologie de dame que nous rattachons à fierge. Les remarques sur le hollandais dam (=digue) restent pour nous pertinentes. En effet, nous savons que reine et fierge ont co-existé aux échecs depuis le début du XIIe siècle au-moins. L’évolution fierge -> vierge -> dame est fausse.


Nous rejoignons l’ensemble de ces historiens du jeu sur le fait que l’alquerque est un des ancêtres du jeu de dames. Cependant, l’ancienneté de l’alquerque n’est peut être pas si importante que cela11. Ensuite, nous préférons nous en tenir à ce qui est mentionné sur sa règle dans Le livre des jeux de 1283, plutôt que de considérer des éléments de règles passés sous silence dans le texte (comme la prise « longue » et la promotion, qui permettent alors à Arie van der Stoep de faire remonter les dames à un point bien plus antérieur.). De plus, pour nous, la règle de l’alquerque du Livre des jeux implique une prise non obligatoire. (voir sur la page alquerque)


 


 Bibliographie :

ALEMANNI Jean-Bernard, Le jeu de dames dans le monde, Chiron, 2005

ALLEAU René (sous la direction de) ,Dictionnaire des jeux, Cercle du livre précieux, Editeur Claude Tchou, 1964

Collectif, A vous de jouer ! Ed Philippe Auzou/Comité suisse Unicef (Games of the world) 1975/1993

DEPAULIS Thierry, Jeu de dames – L’histoire du jeu, Tangente-Jeux n°6, sept-oct-nov 2003, consultable sur le site de la Fédération Française du Jeu de Dames (consulté le 26 juillet 2013)

JEANNERET Philippe/DEPAULIS Thierry, Le livre du jeu de dames, Bornemann, 1999

LHOTE Jean-Marie, Histoire des jeux de société et Dictionnaire des jeux, Flammarion, 1994, pp. 454-455

MURRAY Harold James Ruthven, A history of board-game other than chess, Oxford University Press, Clarendon, 1951, pp. 72-83

VAN DER STOEP Arie, Draughts in relation to chess and alquerque, Ed Van der Stoep (Netherlands), 2005/2007


 

Fiche réalisée par l’association  Aisling-1198 ;

contact : aisling – neuf.fr

(remplacer le – par @)


Last updated: samedi 23 août 2014




Notes:

 

 

  1. Ce terme de roi s’appuie sur la Philippide dans laquelle nous avons un roi de fierges (Murray 1951, 73-74) et sur le terme anglais moderne « king » pour désigner une dame. En France, au XVIIe siècle, le traité de Pierre Mallet nous apprend que tous les pions étaient appelés dames et que le pion transformé en dame était nommé dame damée, c’est à dire recouverte d’une autre dame.  « Ce n’est que dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que l’on commença à appeler simplement dame la dame damée, et qu’on nomma pions les anciennes dames; cette désignation ne devint générale qu’après 1750. »  (Alleau 1964, 154) confirmé en France et en Hollande à partir de 1700 (Jeanneret & Depaulis 1999, 15 []
  2. Il aurait pu s’agir des 12 pièces de l’alquerque, selon Jean-Bernard Alemanni, mais les seules pièces représentées de ce jeu dans le Livre des jeux d’Alphonse X (1283) sont semblables à nos pions modernes d’échecs et sont non empilables. Le peuple  jouait également avec des tessons de poterie, d’ardoise… qui eux ont pu s’empiler. De plus, la grande majorité des jetons de tables ont pu être utilisés pour des jeux de marelles et… d’alquerque []
  3. Voir l’excellent article de Thierry Depaulis sur le site de la Fédération Française du Jeu de Dames []
  4. ALEMANNI Jean-Bernard, Le jeu de dames dans le monde, Chiron, 2005, pp.22-23. La recherche d’Arie van der Stoep est passionnante, elle intègre l’étape intermédiaire locale de l’andarraya et présente de façon séduisante l’adaptation du jeu d’alquerque sur des échiquiers marquetés ou non qui auraient induits des placements et des déplacements différents : les dames turques et les dames anglaises. []
  5. D’ailleurs, les jetons de tables du British Museum sont référencés, dans la base de donnée correspondante, sous le terme générique draught (jeton de dame) et non tableman. Consulté en juin 2013 []
  6. Collectif, A vous de jouer ! Ed Philippe Auzou/Comité suisse Unicef (Games of the world) 1975/1993; photo p. 85 []
  7. L’objection de Arie van der Stoep est intégrée, nous semble-t-il dans la présentation qu’en fait Murray : Oui, le contexte est bien échiquéen, un chevalier raconte son cauchemar dans lequel il a perdu sa reine d’échecs et envisage de mettre fin à ses jours. Alas! I couthe ne lenger pleye,/But seide, farwel, swete y-wis, /And farwel al that ever ther is. Chaucer le réconforte en lui faisant remarquer que cela pourrait être pire : Thog ye had lost the ferses twelve. Murray précise bien que le contexte du rêveur est échiquéen mais pas celui de Chaucer, que sa réplique signifie « Tu aurais pu tout perdre », et la référence des 12 ferses n’a aucun sens aux échecs mais correspond à la perte de « tout » dans un jeu de dames (pardon, de fierges, n’allons pas trop vite.) Chaucer joue sur la polysémie du terme fers pour passer de la perte de un à la perte totale en basculant d’un jeu à l’autre. La figure est habile. []
  8. Jeanneret & Depaulis 1999, 17 qui traduisent : Plusieurs jeux y [à Troie] naquirent pour le divertissement. Les échecs furent les premiers choisis, Les traits, les dés et autres jeux de tirage. » traits ou dames… En 1585, le Nomenclator d’Adrianus Junius donne « the game at draughts or dames » []
  9. poème de Winchester, conservé à Oxford, regina et fierza, source : history.chess.free.fr, site de Jean-Louis Cazaux []
  10. terme utilisé de 1500 à 1720 environ en France, VAN DER STOEP Arie, Draughts in relation to chess and alquerque, Ed Van der Stoep (Netherlands), 2005/2007, p.14 []
  11. Voir fiche alquerque, commentaires sur les graffiti de Kurna. []

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