Pourquoi j’ai choisi l’escrime historique (et pourquoi vous pourriez en faire autant)


Cet article est le premier d’une série visant à partager mes réflexions sur les escrimes historiques et artistiques. Je n’ai pas la prétention d’être un expert, ni historien, ni maître d’armes, ni champion de tournoi. Mais après autant de temps à profiter des écrits des autres pour développer ma pensée, il me semble naturel de partager à mon tour.


Pour commencer, il convient de définir les termes.

L’escrime artistique (ou escrime artistique et de spectacle) est une discipline encadrée en France, notamment par la Fédération Française d’Escrime. Elle utilise différentes armes blanches, principalement des épées, pour construire des chorégraphies, des spectacles et des cascades destinés au spectacle vivant, au théâtre, aux séries télé ou au cinéma.

L’escrime historique, c’est une escrime, quel que soit son but, qui puise dans l’histoire et dans l’interprétation des sources historiques pour créer son répertoire technique. En France, elle existe surtout à travers le prisme des AMHE (Arts Martiaux Historiques Européens), une discipline qui s’appuie sur le passé, les sources et les travaux historiques pour reconstituer des systèmes martiaux, ensuite utilisés principalement en opposition.

L’escrime artistique historique est donc une escrime de spectacle dont la gestuelle, les logiques et le répertoire technique s’inspirent directement de ces interprétations : manuels d’armes, paléotraumatologie, etc.

L’escrime historique n’est pas la seule approche possible en escrime artistique. L’escrime académique, développée tout au long du XXe siècle, notamment dans le cinéma de cape et d’épée français, est loin d’être inspirée de la pratique des armes anciennes. On y trouve des mouvements issus de l’escrime moderne et de la pratique de la canne, et les armes utilisées sont souvent éloignées des armes historiques, notamment par leur poids.

Un choix très personnel

Avant d’aller plus loin, une précision : tout ce qui suit est purement subjectif. Je n’ai rien contre l’escrime académique, les escrimes issues des arts martiaux asiatiques ou toute autre approche. Voici simplement ce qui m’a poussé vers l’historique, et ce qui continue de m’y attirer.

1. Le besoin de sens

Au début de mon parcours d’escrimeur artistique, je pratiquais l’escrime académique et j’étais frustré par certains gestes dont je ne comprenais pas bien la finalité. En escrime historique, j’ai fait le chemin inverse : j’ai commencé par l’opposition, par le combat. Et très vite, tout a pris du sens. Je comprenais pourquoi je faisais telle action plutôt que telle autre, grâce à une logique de martialité.

Un exemple tout bête : on vous demande de faire un moulinet avec votre épée. Le faites-vous du poignet, du coude, de l’épaule ? Difficile de répondre quand aucune logique martiale n’impose le choix. Dans une opposition, en revanche, le choix est motivé par des critères : la puissance, la rapidité, la façon dont on se découvre.

Dans une chorégraphie, on peut faire ce qu’on veut. C’est là que le sens de la martialité redonne du sens au geste : on peut faire un choix éclairé. Ce n’est évidemment pas une obligation. On peut toujours appliquer ce que j’appelle la règle du cool et choisir une action moins réaliste, moins historique, parce qu’elle est plus intéressante. Mais on dispose alors d’un cadre de pensée pour ce qu’on fait dans nos combats.

2. Une mine d’or de techniques et de tactique

Les manuscrits et l’escrime ancienne recèlent une vraie richesse. Il est parfois difficile de savoir quoi faire quand on a une arme en main, sans tomber dans la répétitivité. Or combien de techniques impressionnantes ou très caractéristiques viennent des vieux traités ? Quelqu’un aurait-il eu un jour l’idée du fameux Zwerchhau à l’épée longue en partant uniquement de l’arme, sans les traités ? C’est en lisant les traités anciens que ce coup, et bien d’autres, ont été (re)découverts. Cette richesse est une source d’inspiration très forte, qui nous aide à savoir quoi faire.

3. Des armes qui ont chacune leur personnalité

Il est parfois très difficile, en escrime académique, de distinguer un combat à l’épée médiévale à une main d’un combat à la rapière.

Petite expérience de pensée. Imaginez plusieurs duos qui créent des combats en appliquant une escrime académique, certains avec une épée médiévale à une main, d’autres avec une rapière. Remplacez ensuite leurs armes par de simples bâtons en bois, faites-leur jouer ces combats devant un public et demandez-lui de deviner quel duo pratiquait quelle arme. Même en prévenant qu’il y a deux armes différentes et en demandant simplement de répartir les duos en deux groupes, je pense que l’exercice serait très difficile, tant les deux styles se ressemblent.

En escrime historique, c’est tout l’inverse. Un œil averti peut souvent reconnaître, dès la posture de garde initiale, s’il a affaire à du médiéval, de la rapière, de l’épée de cour ou toute autre arme. Cette richesse permet à chaque arme d’avoir sa personnalité, son style, et d’être facilement reconnaissable.

La raison ? Des objets aux propriétés mécaniques bien différentes, utilisés dans des contextes très variés.

4. Un patrimoine vivant

Enfin, j’aime l’escrime historique parce qu’elle est un patrimoine vivant. Certes, surtout pour les périodes médiévales, la plupart des traités ne sont pas français mais plutôt allemands ou italiens. Il n’empêche qu’il y a là toute une richesse européenne sous-exploitée.

Là où l’Asie, et je pense en particulier à la Chine et au Japon, a su mettre en avant son patrimoine martial vivant, l’Europe est un peu en retard. Les AMHE cherchent à le retrouver et à le remettre en valeur dans l’opposition, mais l’escrime artistique reste ancrée dans quelque chose de très récent : les traditions qui ont donné naissance à l’escrime académique, celles de l’escrime moderne et du bâton, sont relativement récentes. Il y a tout un patrimoine ancien, médiéval par exemple, à remettre au goût du jour et à représenter. Là encore, ce n’est pas une obligation, mais c’est un choix que je fais et que d’autres auront envie de faire.

En conclusion

Choisir l’escrime historique n’est pas LE bon choix. On peut très bien en choisir une autre. On peut aussi pratiquer une escrime historique tout en sachant quand faire des entorses à la martialité, à la réalité ou à l’historicité pour rendre le combat plus intéressant, plus digeste ou tout simplement plus cool. Nous ne pouvons évidemment pas nous permettre des combats réalistes, où les adversaires se jaugent dix secondes avant de se jeter l’un sur l’autre et de finir le combat en trois coups.

Mais choisir l’escrime historique, c’est s’ouvrir à un univers martial passionnant qui, contrairement à ce que certains disent, est tout à fait pertinent dans le monde du spectacle.


Julien Philippe

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